Deux Mondes

Une fiction écrite par Haxe.

Chapitre 3

 

Il pleut des trombes d’eau. La terre elle-même semble se noyer. En été, la montagne est recouverte d’eau; le mois suivant, la sécheresse. Comme quoi, il n’y a pas que les poneys qui soient irrationnels.

Sous une pierre gigantesque, tombée dans l’étroite vallée de la montagne, se trouve un poney. Il s’agit bien sûr de moi, transi de froid jusqu’aux sabots, trempée jusqu’aux os malgré les tonnes de roche au-dessus de ma tête. Un petit feu me réchauffe lentement, avec les reste d’un repas. Je me demande combien de temps je suis parti. D’où déjà ? Ah oui c’est vrai. Surtout, ne pas oublier, s’il te plait. Pour éviter cela, je l’ai taillé dans ma peau, lors d’une nuit blanche ou j’avais désespérément cherché le nom de ma ville, de mon pays. Quand vous oubliez cela, vous savez que devenez fou. Ainsi je m’en rappelle à chaque fois que je lis cette cicatrice. ‘Parrissandre’. Je me répète, de longues minutes, le nom de la petite ville qui m’a vu naître. Je n’en ai plus aucun souvenir maintenant, je sais juste que j’y suis né, et qu’il faut que je m’en souvienne. Lorsque votre inconscient oublie qui vous êtes, il faut en permanence solliciter le conscient, le présent. Les longues méditations que je m’offre me servent surtout à ça : ne pas oublier qui je suis.

La pluie inonde de son léger souffle toute la vallée ; le val plutôt ; une sorte de col ; zut. L’eau qui s’infiltre dans la terre, qui coule, glisse, se faufile dans toute la nature, des montagnes aux minuscules trous du sol. Sous mon rocher, j’observe ce tableau en méditant. Ne pas oublier… Au fait, combien de mois, d’années se sont écoulés depuis mon départ ? je dirais presque deux ans ; je me rappelais que c’était un jour de printemps. Je devrais me souvenir du reste, mais impossible : ma mémoire semble s’être arrêtée à cette gigantesque foret, prise dans chaque branche qui m’a touché pendant de longs mois ; chaque feuille m’a enlevé une seconde de mon ancienne vie ; chaque racine, chaque nom. C’est à la fois terrible et fascinant.

Le tonnerre parcourt la vallée (le val, ect…) de long en large, passant comme un oiseau le plus près possible du sol, faisant frissonner chaque plante, feuille, ainsi que moi-même. A chaque fois, les ondes me traversent, me démangent et forcent mes muscles à une courte pulsion, un réflexe. Les orages sont certainement plus bruyants en altitude. Ces sensations pourtant nouvelles éveillent un moi quelque chose, car je connais ce réflexe… Oui. Oui, c’est vrai ; cette putain de guerre. Je réapprovisionne le feu, en me souvenant de ces bruits sourds caractéristiques. Les canons. Les archanges de la mort. Non, ce n’est pas de moi, mais l’inconnu m’ayant dit cela un jour avait raison. Les trompettes annonçant l’enfer… Le mot ‘trompette’ fais beaucoup moins classe. Je me marre tout seul. Je n’arriverai donc jamais à terminer une méditation sérieusement… il faut toujours qu’il y est le petit détail trivial qui vienne tout gâcher. Qu’importe.

Je réalise que la guerre étais loin derrière moi. Je n’ai plus à y songer avant longtemps. Je me lève et, devant la pluie battante, redoublant de force, je ris d’un rire libérateur, frais, détaché de tout réalité. Je ris de la guerre, de ce monde pourri que j’avais quitté, de l’absurdité de mon ancienne vie, de la liberté fantastique que la nouvelle m’offrait aujourd’hui. Après avoir fini, je tends l’oreille pour écouter un possible retour. La nature me regardait avec un air blasé. J'en suis convaincu. Content de moi, je retourne sur ma couchette, un vieux morceau de fourrure. Je regarde mon vieux fusil, qui m’avait sauvé la vie de nombreuses fois pendant la guerre et dans ce nouveau monde. Il m’a défendu contre ours et loups, servi de bâton pour tout et n’importe quoi. La crosse était en miette, le canon rayé, il commençait à rouiller. Mais il fonctionnait. Il me reste encore quelques cartouches. Je m’endormis sur des pensées légères, oubliant tout, n’écoutant que la pluie glisser, mouiller, s’infiltrer.

**********

Beaucoup de temps s’est passé. Deux ou trois années exactement. Ma vie de voyage, d’aventures simples qui n’intéressaient que moi, tout ça, c’était désormais bien ma vie. Je n’avais rien pour écrire, rien pour noter, mais tout restait dans ma mémoire ; comme si mes anciens souvenirs, en s’envolant, avaient laissé un tel vide que la moindre journée passée à voyager se gravais à jamais dans ma mémoire. Évidement je ne me souvient pas toujours de tout, mais cette époque fut un tel soulagement, une bouffée d’air frais telle, que ces jours et nuits étaient lumineux ; en opposition à mon ancienne vie oubliée, dans l’obscurité de ma mémoire.

Je ne me suis pas mal musclé pendant tout ce temps, toutes ces années. Plus d’exercice, moins de nourriture, et beaucoup de souffrance. « Beaucoup », tout de suite… : non, c’était pénible de manger presque tout les jours des racines ou de la viande séchée immonde, mais bon, quand tu as faim, tu boufferais de la boue.

Autre souvenir qui a resurgi du passé : une fois en première ligne, en automne, on n’avait pas mangé depuis au moins une semaine. Un poney très calme qui était en face de moi a soudainement eu un accès de folie et, croyez-moi ou non, s’est mis à engloutir de la boue. Heureusement qu’on l’a assommé vite fait -le doigté n’existe plus dans tout ce foutoir- avant qu’il ne s’étouffe.

Je me coupais la barbe avec mon couteau environ deux fois par ans. Je la gardais en hiver pour me tenir chaud (et oui, ça marche ; je vous conseille d’essayer, c’est comme un « bonnet inversé ») et me la rase en été. J’ai mon vieux rasoir, mais je le perdis et je me rase désormais au couteau. Je ne me coupais pas mal, mais avec de l’expérience… on continue à se couper, on se plaint moins. C’est un peu comme la vie, du coup.

Wow. Sur le moment, je me dis de toujours noter ces pilules philosophiques ; c’est chose faite.

Pour le reste, imaginez quelqu’un qui passa cinq ou six années dans les montagnes, forets et prairies ; je fais confiance à votre imagination pour ne pas trop me faire souffrir physiquement.

Mais un jour, mon voyage finit ; aussi soudainement que cette transition. Imaginez-vous, marchant, trébuchant et voyant votre petit monde de toujours s’évaporer. Voilà quel avait été mon ressenti.

Je venais de descendre une petite montagne, ça m’avait pris la journée mais j’y étais arrivé. Et puis je m’en fichais, après toutes ces années, je prenais mon temps. Je gravis la colline en face de moi, et je tombai sur une gigantesque vallée : elle s’étendait à perte de vue, c’était le printemps, cela faisait un bon mois que je n’avais pas eu une vision aussi dégagée. Mais la… Jusqu’ à l’horizon, de la plaine, des bosquets, un village, des collines, des… Un village ??

Ma tête commence vraiment à tourner. Je fixe ce petit hameau et, plus je le scrute, plus le vertige me prend. Toutes ces années dans la nature m’ont-elles transformé à ce point ?! Non, c’est impossible ! J’ai complètement oublié pourquoi je m’étais mis à marcher, juste après m’être perdu. Venant du fin fond de mon inconscient, je tremble comme si le monde explosait ; je transpire, et arrivèrent acouphènes et éblouissements. Je me retourne, m’assis et inspire, pour expirer profondément, afin de me calmer. Comme au premier jour. Calmé, je réfléchis quelques minutes, prenant les questions une par une. Pourquoi je réagis comme ça ; parce que ça fait fais trop longtemps que tu n’as pas croisé quelqu’un, et c’est tout à fait normal. Je mange quoi ce soir ? Non, s’il te plait…

J’y vais ?

Je me retourne doucement… j’espère au plus profond de moi que c’était un mirage… Raa zut ; non.

Assez. Je respire un grand coup, garde ma respiration quelques secondes, expire. Déterminé mais mort de trouille, j’avance en direction de ce village. Je le fixe. Rien ne m’empêchera d’essayer, de redevenir un poney. Oui, c’est ça : je ne veux pas avoir peur, pas comme ça. Je pourrais toujours retourn…

« AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAaaaaaaaaaahhhhh!!!!!…… »

PLOUF.

N’ayant pas vu la falaise, je vient de chuter d’au moins une trentaine de mètres dans une source d’eau, alimentée par une petite cascade. Une chance qu’elle soit profonde.

En sortant de l’eau, je peste et crie toutes les insultes du monde. Au bout de quelques minutes, m’étant défoulé avec tout ce langage fleuri, je regarde devant moi. Encore un foret. Un foret d’arbres. D’arbres qui semblent me regarder avec stupeur ; aucuns d’eux ne connaissait toutes ces insultes.

C’est une des seules choses que l’instructeur m’ait enseignées durant le service : des insultes. Les cibles ? Nous-mêmes. Avec le recul, c’est plus lui qui s’exerçait.

Cela fait longtemps que je ne m’étais pas mis en rogne à ce point. Ah, la civilisation ; insultes et douleurs à cause du plat dans l’eau que j’ai effectué en tombant. Génial.

Retour des petits paragraphes aussi.

Je m’avance donc dans la forêt, vers les habitations que j’avais vues.

Fin première partie

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Haxe
Haxe : #48858
Merci beaucoup ^^ ces commentaires m'aident a écrire.
La suite arrivera vers... Octobre? Oui c bien comme date.
HakunaLuxus15 août 2017 - #48850
"Bah c'est pas trop tôt". Sinon bon chapitre. La première partie de cette histoire est bien dosée : plus long aurait été répétitif et lassant mais ce n'est pas le cas, c'est pas trop court non plus. J'aime bien ce côté mystérieux jusqu'à présent, où l'on se pose des questions sur ce qui va advenir. Bon courage pour la suite.
Il y a 1 mois · Répondre
HakunaLuxus
HakunaLuxus : #48850
"Bah c'est pas trop tôt". Sinon bon chapitre. La première partie de cette histoire est bien dosée : plus long aurait été répétitif et lassant mais ce n'est pas le cas, c'est pas trop court non plus. J'aime bien ce côté mystérieux jusqu'à présent, où l'on se pose des questions sur ce qui va advenir. Bon courage pour la suite.
Il y a 2 mois · Répondre
Haxe
Haxe : #48825
"Bah c'est pas trop tôt" me direz vous.
Mais vous ne me le direz pas.
Parce que presque tout le monde s'en fou.
Mais vous verrez x)
Il y a 2 mois · Répondre

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